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Résumé : De plus en plus de psychologues se font connaître via un site internet. Cet article est une réflexion sur les bonnes pratiques en termes de présentation de son activité au public.
Plan de l’article
Time Berners-Lee, qui inventa le World Wide Web, se doutait-il, pour reprendre la boutade de S. Freud à S. Ferenszi et C.G. Jung, alors qu’il s’apprêtait à présenter sa théorie psychanalytique aux États-Unis, qu’il nous apportait la peste ?
Internet, qui au départ était conçu comme un réseau d’échange d’informations entre universitaires, est vite devenu un lieu incontournable pour médiatiser toutes sortes de contenus, des plus scientifiques aux plus futiles. De nos jours, le commerce prend une part majeure dans l’utilisation d’Internet, et sous des formes pas toujours reconnaissables.
Les psychologues sur Internet
Qu’en est-il des psychologues, ces professionnels du psychisme dûment diplômés, dont le titre est protégé par un décret ? Sont-ils présents sur la toile ? Maitrisent-ils les outils informatiques, mais aussi les bonnes pratiques du Web, nécessaires à la diffusion d’un contenu accessible, répondant aux attentes du public, et ce, si possible, en adéquation avec leur déontologie ? Quelle est la fonction d’un site internet pour un psychologue ?
Je n’aborderai ici que la question des pratiques libérales, en remettant à une autre réflexion les pratiques institutionnelles.
Informer et/ou promouvoir ?
On pourrait argumenter qu’un site internet ne fait pas à proprement parler de la pratique in situ des psychologues, et que par conséquent nulle précaution n’est à prendre. Après tout, la pratique libérale est une activité qui présente des aspects commerciaux, et il n’y a pas de raison valable à priori de se priver de faire publicité — d’autant plus que légalement, rien ne nous l’interdit, contrairement à d’autres professions soumises à des interdits publicitaires stricts. Rien de ce côté ne nous distingue d’un ostéopathe ou d’un sophrologue… De plus, les pratiques des psychologues sont diverses, leurs référentiels multiples, et l’unité de la profession est une question récurrente. Un psychologue peut se situer dans le champ de l’évaluation, des pratiques psychothérapeutiques, voire de l’éducation. Il n’y a donc pas une psychologie, mais autant de pratiques libérales que de psychologues.
Pour un psychologue exerçant en libéral, posséder un site internet est l’occasion de se faire connaître, de présenter ses pratiques, et d’informer son public. C’est donc faire publicité, de façon plus ou moins directe et ostensible. Ce n’est à mon sens pas à blâmer. Après tout, la pratique libérale nous confronte au libéralisme, et il serait naïf de penser que notre activité puisse se dérouler sans aucune forme de promotion. Nous vivons de nos pratiques dans un échange commercial avec nos clients/patients, quand bien même nous sommes attentifs à qualité de nos prestations.
Pour autant, faut-il ignorer les subtiles implications liées au rôle de l’image et des modalités de diffusion de l’information ? Quelle est notre responsabilité, en tant que professionnels de la psychologie, quand nous diffusions publiquement un contenu ?
La déontologie comme garde-fou ?
Le code de déontologie des psychologues — qui rappelons-le n’a pas à l’heure actuelle de valeur légale, et donc n’expose en aucun cas ses contrevenants à quelconque poursuite ni grief — propose à cet égard deux notions fondamentales :
- Article 32 : Le psychologue a une responsabilité dans la diffusion de la psychologie et de l’image de la profession auprès du public et des médias. Il fait une présentation de la psychologie, de ses applications et de son exercice en accord avec les règles déontologiques de la profession. Il use de son droit de rectification pour contribuer au sérieux des informations communiquées au public.
- Article 33 : Le psychologue fait preuve de discernement, dans sa présentation au public, des méthodes et techniques psychologiques qu’il utilise. Il informe le public des dangers potentiels de leur utilisation et instrumentalisation par des non psychologues. Il se montre vigilant quant aux conditions de sa participation à tout message diffusé publiquement.
Même si j’approuve personnellement ces louables intentions, encore une fois, rien n’oblige à l’heure actuelle les détenteurs du titre de psychologue à se référer au code de déontologie. Les pratiques sont parfois bien éloignées du voeu pieux énoncé.
Il est par ailleurs étonnant que les postures des psychologues à l’ère du numérique ne soient pas davantage mises en réflexion. Le numéro du Journal des Psychologues n°301 (2012), dont le titre Des psychologues sur Internet pourrait laisser penser à une avancée, n’aborde pas directement la question. Le numéro, consacré dans sa grande majorité aux cyberthérapies, me semble évacuer une dimension majeure et sans doute trop évidente pour être perçue : les psychologues utilisent de plus en plus Internet pour se faire connaître. Tout au plus, ce n’est déjà pas si mal, la conclusion du numéro invite à une réflexion globale sur la présence des psychologues sur Internet.
[…] se prémunir des « mésusages » de la psychologie implique d’en explorer les « usages » nouveaux qui sont appelés à prendre une place toujours plus importante dans le paysage psychologique. (Benoît Schneider)
Depuis, peu d’avancées à ma connaissance. Je propose dans les lignes qui suivent des pistes de réflexion, en tentant d’articuler ma position de psychologue libéral et mon savoir-faire dans le domaine d’Internet — je rappelle au passage au lecteur que je suis psychologue et titulaire d’une licence en activité et techniques de communication, mention ingénierie du E-learning et communication scientifique et culturelle, ce qui en soit ne me confère aucune légitimité particulière, mais me donne au quotidien, à travers la réalisation de sites internet pour psychologues, l’occasion de penser autour de ces pratiques.
Il s’agira donc de tenter d’articuler éthique et technique, afin de proposer des pistes, à suivre ou à ne pas suivre…
Seducere : mener à l’écart
Un site internet c’est, à priori, si l’on s’en tient à la vocation première du réseau, un lieu de diffusion, potentiellement dynamique — si l’on tient compte des évolutions du Web dit 2.0 — de contenus. N’oublions pas qu’aux débuts d’Internet, ces contenus étaient strictement constitués de textes et d’images statiques. Le Web moderne permet bien plus de choses, mais le principe reste le même : diffuser de l’information.
Educere vs secucere
Le latin nous offre ici une distinction intéressante. Educere signifie “faire éclore”, “tirer de”, “conduire hors de”. Seducere signifie “mener à l’écart”, “détourner”, “séduire”. Ces deux termes nous donnent à penser deux approches possibles de la communication sur Internet.
L’approche seducere vise à attirer l’attention, à séduire, parfois au détriment du contenu. L’approche educere vise à faire éclore la compréhension, à éduquer, à informer de manière claire et accessible.
Esthétique vs Cosmétique
Il y a une différence fondamentale entre l’esthétique et le cosmétique. L’esthétique concerne la beauté dans sa dimension philosophique et artistique, tandis que le cosmétique se contente d’embellir la surface. Un site internet peut être cosmétique (joli à regarder) sans être esthétique (harmonieux dans sa conception et son contenu).
Personal Branding
Le personal branding est devenu incontournable dans de nombreux domaines professionnels. Pour les psychologues, cela pose des questions éthiques particulières. Comment se présenter sans tomber dans l’autopromotion excessive ? Comment maintenir une distance professionnelle tout en étant accessible ?
Bon ou beau ?
La question se pose : faut-il privilégier un site “beau” ou un site “bon” ? Un site beau peut attirer l’attention, mais un site bon (bien conçu, accessible, informatif) sera plus utile à long terme. L’idéal est bien sûr de combiner les deux, mais si un choix doit être fait, la qualité du contenu et de l’expérience utilisateur devrait primer.
Educere : faire éclore
Ce qui se conçoit bien… Content Architecture
“Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement - et les mots pour le dire parviennent aisément” (Nicolas Boileau). Cette maxime s’applique parfaitement à la conception de sites internet. Une architecture de contenu claire et logique facilite la navigation et la compréhension.
Accessibilité : pour le Web aussi !
Vous avez mis — ou pas ! — votre cabinet de consultation aux normes — drastiques — d’accessibilité ? Bravo, je vous en félicite. Mais qu’en est-il de votre site internet ?
En théorie, n’importe qui peut utiliser Internet. En réalité, les personnes en situation de handicap en sont exclues.
En comparaison avec d’autres espaces publics, Internet nous donne le choix d’interagir de nombreuses façons, avec différents appareils, avec une souris, le doigt, un clavier, et même avec la bouche pour les personnes atteintes de tétraplégie. Les malvoyants peuvent convertir le texte en parole et l’on peut de nos jours dicter à son ordinateur tout genre de choses.
En théorie…
La réalité est toute autre, car les options permettant l’accessibilité sont le plus souvent omises par les développeurs. Je renvoie le lecteur vers l’article suivant, en anglais, mais qui est une excellente ressource : le Web inaccessible : comment en sommes-nous arrivés à ce désastre.
L’accessibilité d’un site internet n’est pas un option. Son absence n’est pas une simple gêne, les personnes en situation de handicap ont besoin de cette option pour accéder à l’Internet.
Pour cela, il faut que le développeur du site ait une formation spécifique à l’implémentation dans le code des options permettant l’accessibilité. Une option qui n’est pas native sur WordPress, Drupal et autres CMS qui la permettent mais qui n’est pas implémentée dans les thèmes proposés.
Un exemple parmi tant d’autres, justifier le texte d’une page Web c’est rendre difficile son accès à des personnes souffrant de dyslexie… Nul besoin d’être atteint de paraplégie pour être victime de cette ségrégation.
Il est important de se rappeler que le handicap peut être invisible, la dyslexie ne se voit pas, pourtant elle empêche de nombreuses personnes d’accéder à certains contenus.
Alors, psychologues, pour votre site, pensez à l’accessibilité ! Cela demande du temps, mais cela ne semble définitivement pas une option dans la mise en ligne de contenus pour notre profession.
Réseaux sociaux, attention aux dérives
Activer et entretenir sa présence sur Internet est de nos jours une activité qui peut mettre en jeu une multitude de canaux. Du site internet en passant pas les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, notre présence en ligne n’est jamais anodine, et les implications pour notre travail de psychologues existent.
Une règle à suivre : ne jamais confondre identité personnelle et identité professionnelle. Notre activité de psychologue réclame, à fortiori quand une relation de type psychothérapeutique est impliquée, une certaine opacité qui facilite le transfert. En montrer un peu, mais pas trop. Mettez-vous des photos de vos vacances dans votre lieu de consultation ? Je suppose que non.
Donner accès à des informations relevant de l’intime sur les réseaux sociaux peut, au minimum, empêcher une relation transferentielle de se déployer, au pire venir entamer votre cadre.
Votre espace professionnel sur les réseaux sociaux ne devrait pas être infiltré d’informations trop personnelles.
Référencement, le sens sacrifié
Delivering fresh and relevant content, telle est la devise de Google, Bing et autres moteurs de recherche. Malheureusement, afin d’atteindre le saint Graal du positionnement dans le top 3 des résultats de Google, ou à minima la première page - n’oubliez pas qu’un site situé en seconde page n’a que peu de chances d’être consulté, ne parlons même pas du positionnement des pages suivantes - certains cèdent à la tentation du mot clé et du lien à tout va.
Comme je vous l’ai détaillé dans l’article Référencer son site avec Google : les bonnes pratiques, les mots clé sont importants - leur présence, leur densité et leur emplacement dans la page -, de même que les liens pointant vers votre site, et des centaines d’autres choses.
Mais le plus important, et ce qui est de plus en plus pris en compte par Google au fur et à mesure que son algorithme progresse, est la justesse et la richesse de votre contenu pour l’internaute. Autrement dit, si votre site est truffé de mots clé, utilise des techniques de référencement black hat ou autres astuces comme des liens payants, vous avez toutes les chances d’apparaître en première page… pendant quelques semaines ou quelques mois, avant de disparaitre définitivement dans les bas fonds des résultats !
Votre site doit posséder une architecture de contenu précise et logique, qui vient donner un accès le plus universel possible à l’internaute. C’est tant mieux pour l’utilisateur, et une bénédiction pour les auteurs de sites. Nous voici contraints d’élaborer notre contenu ! En tant que psychologues, c’est une bonne chose, vous en conviendrez.
Conclusion
Réaliser un site internet, c’est bien plus que juxtaposer du texte et des images. Cela demande une véritable réflexion sur ce qu’on a à dire, la façon dont on le dit, et à qui s’adresse le message. Dans nos pratiques de psychologues, la question du contenu semble primer sur la question des apparences, mais l’on voit que l’apparence d’un site facilite ou non l’accès au contenu. “Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement - et les mots pour le dire parviennent aisément” (Nicolas Boileau). De la pensée à la conception, l’élaboration d’un site internet n’est donc pas une affaire si simple !
Surtout, n’oublions pas que le contenu est roi. Le design et les fonctionnalités d’un site n’ont de valeur que pour faciliter l’accès à ce contenu.
Notes :
- Schneider Benoît, « Une réflexion collective nécessaire », Le Journal des psychologues 8/2012 (n° 301) , p. 42-42 / DOI : 10.3917/jdp.301.0042.
- L’expression Web 2.0 signifie simplement la possibilité, via des bases de données, à l’utilisateur d’interagir avec le site (forums, réseaux sociaux, etc.), ce qui était impossible aux débuts du Web.
- Dimitri Weyl, « L’omniprésence de la toute puissance dans l’imagerie publicitaire - Un exemple paradigmatique : l’utilisation du corps féminin », Recherches en Psychanalyse, 16, 2013.
- RIMBAULT, Olivier. VIII. Quelle pédagogie, fondée sur quelle épistémologie ? In : L’avenir des langues anciennes : Repenser les humanités classiques [en ligne]. Perpignan : Presses universitaires de Perpignan, 2011 (généré le 29 septembre 2016). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pupvd/413. ISBN : 9782354122249.